Béatrice
Meunier-Déry
Lämna

Chaque nouveau dessin de la série entre en résonance avec les précédents. Ils s’enchaînent de façon énigmatique. Trois d’entre eux, spontanés et indépendants, ont été ajustés les uns aux autres comme les pièces d’un puzzle pour former une histoire qui, bien que semblant décousue, a son fil rouge. Il était un bois...

Nul n’ignore que la majorité des contes initiatiques a pour cadre la forêt. Chacun y pénètre avec sa part sombre et tente de la transfigurer au cours d’épreuves et de défis.
Baba Yaga la sorcière n’est autre, cette fois, qu’une partie de nous-mêmes à l’œuvre dans les profondeurs de l’esprit.

« Foi d’animal, je rêve les yeux ouverts et laisse ma main tracer et l’encre imager... »

« Immobile, je construis instantanément une cabane, je construis une autre cabane ici, je construis une cabane là… Les cheveux longs s’emmêlent dans les épines hautes. Le fil de la Vierge vient se coller sur le visage. Je collectionne mentalement les verts, les mousses et lichens. J’ébauche mes plans, déplace les branches par mon seul désir et, tout en marchant, je dessine un monde supplémentaire à chaque détour de sentier. »

 

 
 
Se chercher, se perdre  jusqu'au 8 février 2017 Artothèque #4

Il doit y avoir quelque chose d’immense qui nous échappe.

André Breton, Lettre à Simone Kahn (7 février 1925)
 

….Cinq dessins à l’encre de chine (un diptyque et un triptyque), issus de la série intitulée « Mes contes et légendes sylvestres », composent les œuvres présentées de Béatrice Meunier-Déry. Rehaussés de couleur rouge, et dans une grande saturation de traits, ils montrent un paysage de forêt particulièrement dense (mais de manière non réaliste : ces arbres-là ne sont pas les nôtres…) que domine, dans l’un des dessins du diptyque, une sorte d’éminence rouge (couleur qu’on retrouve également en un énigmatique arrière-plan dans l’ensemble du triptyque). « Traverser/monter », tels sera sans doute toujours la séquence heuristique, le sésame destinés à nous mettre sur le voie… Aucun être visible toutefois, humain ou autre, mais seulement des indices, des traces de présence : huttes, maison miniature sculptée dans un arbre, étrange vêtement abandonné, troncs sectionnés, petits objets naturels mis en scène, et surtout cette pelote de laine noire et son fil (quel bonheur, je suppose, pour un dessinateur de se dire que : le trait est un fil, le fil est un trait…) courant tout au long du triptyque, du chas de l’aiguille, en passant par le vêtement oublié, jusqu’aux bois décorés d’un cerf, seul être vivant osant se montrer, comme au centre d’un écrin de branches, - animal à la puissance symbolique très forte, comme chacun sait, animal « psychopompe » s’il en est. Mais nul ne sait comment s'emparer de ce long fil de laine, tel un fil d’Ariane : faut-il le dévider entièrement pour saisir le fil d’un récit ? Ainsi, tout contribue ici à nous ouvrir à un univers « merveilleux », à « une nature surnaturelle », au mystère même du mystère, qui ne peut être qu’insondable : les arbres étranges, les choses oubliées et disposées en un rébus indéchiffrable, la présence-absence inhérente aux signes. Et si tout n’est qu’amoncellements, inextricables enchevêtrements de branches, qui pourraient donner une impression d’obstruction, le sentiment que le chemin est « barré », c’est au contraire l’ouvert qui surgit à plusieurs endroits, par la présence de nombreux passages, visibles très spectaculairement pour l’un d’entre eux au centre exact de l’un des dessins, mais aussi dans le chas de l’aiguille, les troncs creux, le médaillon du cerf, jusqu’à l’intérieur même d’une hutte. Seulement : ces passages, vers quoi nous conduisent-ils ? Car derrière ce monde mystérieux l’on sent bien qu’il y a quelque chose de plus mystérieux encore…


Mais, la présence énigmatique, magique, numineuse, qui émane de ces dessins, comment ne pas voir qu’elle pourrait être portée à elle toute seule par cette obsédante couleur rouge (sur la richesse symbolique de laquelle il faudrait pouvoir s’attarder) et qui est la couleur « fétiche », pourrait-on dire, de cette artiste, la couleur même du féminin, - lequel représente sans doute l’essence de tout mystère : si tout le féminin est mystère, tout mystère aussi est féminin… Et ce qui fait justement la grande originalité du travail de Béatrice Meunier-Déry est que cette couleur n’est pas chez elle de l’ordre de l’agrément, elle ne relève pas du coloriage ; elle vient littéralement déchirer l’immanence du blanc et du noir. D’où notre stupeur ; la même qui, dans le Conte du Graal, s’empara de Perceval découvrant soudainement une tache de sang sur la blancheur immaculée de la neige….
 
Extrait d'un texte de Renaud Lamkin, février 2017.